Interview R.Rougan

 (photographie Michel Paradinas)
 
 

*  Interview de Roger Rougan par R. Rougan – 1994  *

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Q:      L’orientation de ton travail ne parait pas proposer un ersatz, un simulacre du monde concret dans sa complexité étourdissante, au contraire il se dégage une certaine simplicité.

 

R:     Oui. Ce dont je parle n’a pas de rapport avec une représentation ou une interprétation conceptuelle du monde.

 

Q:     Pourtant tu as choisi de prendre pour supports des matériaux industriels aussi divers, tous ces éléments étant disposés selon une organisation qui se rapporte apparemment au mouvement constructiviste ? 

 

R:     En effet. Pour moi, l’abstraction n’est pas dans la forme. Cette notion ne s’applique pas à la configuration, à la disposition spatiale des éléments mais elle s’attribue à cette essence propre à la sensation qui ne se révèlerait qu’en résonnance avec cet espace intérieur de l’être humain, je veux parler du domaine de l’intuition.

 

Q:     Si j’ai bien compris, le sens profond réside, non pas dans ce qui est à voir, mais dans ce qu’on peut éprouver lors de la confrontation directe ?

 

R:     Effectivement. Et en faisant confiance à l’inattendu, on adopte une position de témoin vis à vis de cette qualité, de cet attribut inhérent à l’oeuvre et qui exprime la propriété qui lui est essentielle à travers la densité de la couleur.

 

Q:     La composition géométrique qui apparait dans la combinaison logique, mathématique des suites ou de séries, s’établit-elle toujours en systèmes très fermés, en relation avec ton rapport au monde extérieur?

 

R:     Il y a une certaine correspondance en effet, mais cette dualité n’est pas sans issue. La peinture traduit le jeu à l’intérieur du système. Elle en montre la trame et les limitations. La frontalité de la surface, principe formel archétypal, sera la cellule qui va orchestrer toute la construction.

 

Q:     Mais à ce moment là, quelle est la part de l’imaginaire dans ton travail ?

 

R:     Aucune.

 

Q:     Peux-tu t’expliquer?

 

R:     L’imagination est une faculté de l’esprit qui, à la manière d’un ordinateur, procède à l’intégration dans sa mémoire de toutes les données des expériences physiques, émotionnelles et mentales de l’individu et de l’espèce toute entière. Ce réservoir est ainsi fabriqué à partir du passé et va être capable de projeter sur un futur hypothétique des myriades d’informations, produisant ainsi une simulation très élaborée de la réalité.

L’imaginaire puise dans cette mémoire insondable et appartient par conséquent totalement au domaine de l’illusion. Il nous entraîne au-delà du réel, cependant que nos rêves, nos peurs et nos espoirs sont composés d’éléments rationnels. C’est ce qui leur confère ce semblant, cette apparence de vérité et de logique qui nous trompe.

 

Q:     Justement, comme tu viens de parler de mirage, étant donné qu’un des matériaux que tu utilises est le plexiglass, venons-en à l’effet miroir qui soulève le problème de la perspective.

 

R:     Il se trouve qu’un processus que je perçois mais que je ne m’explique pas, tiendrait à créer un espace vide, réceptif qui permette, paradoxalement par un phénomène d’absorption, d’émerger de ce que j’appelle le monde d’illusion.

 

Q:     Est-il permit d’en sortir en allant dans le sens de la perspective inversée du miroir?

 

R:     Je ne pense pas pas. Pour en sortir il faut s’abondonner, s’élancer dans le vide, accepter de se couper des valeurs du monde, des concepts et des idées, de tous les paramètres du système politico-culturel. L’issue, l’ouverture se trouve être dans ce qui s’opère quand le tableau fait miroir du vide dans la matité du plan frontal qui correspond pour moi à l’immédiateté de l’expérience.

C’est alors que la densité de la couleur irradie ce quelque chose d’indéfinissable… Au contraire, par l’effet miroir du plexiglass, la logique de la perspective accomplie son oeuvre réfléxive et déformante. Mais à mesure qu’on se voit prendre conscience de cette réfléxivité qui altère la sensation perçue dans l’immédiateté du plan frontal, on commence à discerner le jeu de l’illusion tissant inlassablement sa trame séduisante et trompeuse reconstituée par la perspective renversée. A ce moment là, l’observateur peut s’y soustraire par le choix de la surface mate et expérimenter le « feeling » qui en émane. En neutralisant par l’aspiration dans ce regard qui s’étire le mécanisme discursif de l’intellect, il s’inclut dans le jeu de l’abstraction et c’est alors qu’il est ramené à lui-même et à l’expérience silencieuse qui s’ouvre à lui.

 

Q:     La constante fondamentale de ce processus pourrait se définir en cette formule : voir et sentir ?

 

R:     Exact.

 

Q:     Et conserver la peinture comme médium, est-ce assez substantiel ?

 

R:     Il ne me parait pas nécessaire d’abondonner la peinture, car elle seule permet, il me semble, une frontalité efficace.Cependant elle ne me parait pas être un moyen suffisant. Ici elle est de moins en moins prioritaire. Elle est même attaquée, si l’on peut dire. Au lieu de la glorifier, j’introduis une dualité qui l’empêche d’être trop envahissante, mais qui ne va pas jusqu’à la faire disparaître.

Néanmoins je n’affirme rien…car il y a trop de certitudes sur ce que l’on doit ou ne doit pas faire dans l’art aujourd’hui. J’aime avoir des préoccupations de peintre, être un témoin, le plus effacé possible afin de permettre une interaction suffisamment direct entre le spectateur et l’oeuvre. 

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Bulletin de la Galerie Sollertis-Toulouse, mai 1994

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Série Rouge  – 1992 –  (150 x 30 x 7)